La battue

Mercredi 23 novembre 2011,  7 heures 30, petit matin frisquet scintillant de gelée, ciel d’ivoire promesse d’une journée lumineuse et cristalline.
Mauvaise pioche dans mon choix de sortie : au bout de la piste carrossable un groupe d’une dizaine de chasseurs s’organise pour une chasse aux sangliers.
Au départ du sentier, l’un d’eux l’air contrarié m’interpelle : “ faites attention ! ”
D’humeur taquine je lui répond qu’ils n’ont rien à craindre... je ne suis pas armé !
A vrai dire je n’ai pas très envie de dialoguer, pressé que je suis de me mettre en sécurité.
Je gravis les deux cents premiers mètres de dénivelé à vitesse record.
Les chasseurs sont déjà tous postés le long du sentier, le dernier à l’entrée du vallon la carabine posée sur le capot de son véhicule tout terrain.
 

Chasse au 4x4


Dans le bois les chiens mènent un gibier pour le moment encore invisible...
Je presse le pas en traversant le plateau, ancienne terre agricole envahie d’églantiers, de genévriers et de chardons : ici on me voit de loin, le risque de prendre une balle est moins grand, toutefois je marche encore une demie heure avant de me sentir complètement à l’abri.
Quand le vallon s’évase et que le soleil chauffe je m’offre une pose.
A la jumelle je cherche les chamois...
Une harde d’une douzaine d’animaux est au gagnage exactement à l’endroit où je pensais la trouver. Avec leur épaisse toison d’hiver les cornus sont noirs comme des charbonniers, faciles à trouver sur le jaune pastel de l’alpage.
Ils s’agitent, lèvent la tête brusquement, écoutent, scrutent le bas où la chasse bat son plein.
Alors que les aboiements sont à leur paroxysme plusieurs détonations déchirent l’air et se répercutent de versants en versants...
Les sangliers passent de bien mauvais moments !
De ces “ satanées bêtes noires ” il y en a toujours eu dans nos forêts, cependant en nombre limité puisque les dommages aux cultures étaient minimes.
Seulement à une certaine époque nos “ Nemrods ” frustrés par de bien piètres tableaux de chasse se sont mis à en relâcher !
Pas très regardants sur la qualité génétique des animaux réintroduits, ( il a même été mis en liberté
des " cochongliers" : croisement de porcs et de sangliers ) et du fait d’un agrainage intensif, la reproduction des laies a été amplifiée et les sangliers se sont mis à proliférer...
Jusque là satisfaction des chasseurs puisque leurs “ prélèvements  ” se sont multipliés par dix depuis les années 70, 80... mais aussi courroux des agriculteurs confrontés aux dégâts grandissants... lesquels dégâts sont indemnisés par les fédérations de chasseurs !
Bref le sanglier est un dossier brûlant...une affaire bien embarrassante pour toute la communauté cynégétique française.
Croyez vous que les porteurs de fusils fassent profil bas ?
Que nenni !
Ils font tout le contraire, fiers de combattre “ Sus scrofa ” avec énergie et panache, incontournables sauveurs d’une ruralité mise à feu et à sang par les nombreuses compagnies de sangliers qui prolifèrent... grâce à leur complicité !
Eux qui se targuent d’être de bon gestionnaires de la faune ont encore beaucoup à apprendre de “ Dame Nature ”, qui du reste n’a besoin de personne pour se gérer...
Elle l’a fait pendant si longtemps !
 

Celui là n'était pas stressé : c'était un autre jour

 

Avec tout ce remue-ménage les chamois ont passé la crête et changé de vallon !
Par un cheminement compliqué, talweg, bois de mélèzes, petit col, puis enfin dans l’ombre d’un ubac je vais tenter de les approcher...
Deux cents mètres de descente dans une pente raide caparaçonnée de givre, prudence...
puis cent de remontée dans une corne du bois, j’arrive sous le mélèze habituel où j’ai grossièrement installé un poste d’observation.
Les chamois sont là, ceux entrevus ce matin plus une dizaine d’autres ; c’est l’époque du rut, la harde est disparate, il y règne une certaine tension, les boucs se regardent du coin de l’oeil et harcèlent les femelles, les éterlous semblent visiblement désorientés par cette effervescence inhabituelle.
La mi-journée arrive, la lumière enfin chasse l’ombre, la caresse des premiers rayons me chauffe le dos... une véritable bénédiction, immobile je commençais à avoir froid !
Tout est calme, au loin un pic noir tambourine puis change de bosquet : “ kiu, kru, kru, kru, kru, kru... ” un chant bien agréable après le tonnerre des armes !
Peu à peu les chamois s’installent au soleil.
Maintenant il suffit d’attendre pour espérer faire quelques photos.
 

Les chamois du vallon

 

Souvent ces longues heures d'affût sont propices à la rêverie...
En guise d’antidote à ce début de matinée peu sympathique je m’évade par la pensée vers ce temps si lointain où l’humanité balbutiante vivait en symbiose absolue avec la nature.
A cette époque les animaux vivaient dans une exubérante profusion et ne craignaient pas les hommes pour la simple et bonne raison qu’ils ne faisaient pas encore partie de leur environnement.
Les premiers “ Homos erectus ” puis plus tard “ sapiens ”, nos très lointains ancêtres arrivés sur les terres vierges de l' Europe ont su profiter de cette situation quasiment idyllique pour affirmer leur implantation.
Partie d’Afrique leur colonisation se fit de manière sporadique par de petits groupes se déplaçant au grès de leurs besoins alimentaires et de leur soif de découverte.
Dotés de remarquables facultés d’adaptation ils vivaient de racines, fruits, poissons, coquillages, de piégeage et de petit gibier ; opportunistes ils leurs arrivaient aussi de consommer les restes de proies abandonnées par les redoutables carnivores de l’époque.
La domestication du feu qui repousse la nuit et sépare des animaux transforma radicalement les conditions précaires de leurs existences et les incita à la sédentarisation.
L’outil fut le moteur de leur évolution.
Du nucléus est né la lame de silex qui coupa et épointa l’épieu, l’arme la plus rudimentaire et aussi la plus dangereuse puisqu’il fallait combattre l’animal au corps à corps !
Plus tard vint la sagaie fine et légère et ensuite son propulseur pour tirer loin et avec plus de puissance.
La taille du silex elle aussi évolua en fonction des différentes utilisations et se transforma parfois en oeuvre d’art tant sa perfection était aboutie.
La chasse fut le moyen de subsistance principal de plusieurs centaines de millénaire...et l’animal source de vie et parfois de mort devint sacré !
Le formidable trésor pariétal des périodes Aurignacienne, Gravettienne, Solutréenne et Magdalénienne du sud de la France et d’Espagne en témoigne. ( Bien entendu cette façon de voir n’est qu’une hypothèse des préhistoriens et autres anthropologues...il en existe d’autres ).
Toute la faune du paléolithique supérieur est représentée :
Les grands herbivores disparus  : cerfs mégacéros, aurochs, rhinocéros laineux, mammouths...
Les animaux du froid :  boeufs musqués, rennes, élans, bisons...leurs survivants se sont maintenant repliés au nord de l’Europe.
Les grands prédateurs : lions des cavernes, tigres, hyènes, loups, ours, lynx.
Les rupicoles : bouquetins, chamois...qui ont maintenant rejoint les massifs montagneux.
Les chevaux présents en de multiples sites tiennent aussi une grande part dans cet art animalier primaire.
Même le sanglier a eu son heure de gloire dans la caverne du Parpallo, province de Valencia, en Espagne.
Quel fabuleux bestiaire !
Quels artistes !
Paradoxalement cet extraordinaire héritage culturel vieux de plusieurs dizaines de millénaires nous les font paraître très proches...
 

                                                                  Frise des chevaux : grotte Chauvet

 

Le temps a passé...
les vrais chasseurs, ceux qui avaient la faim au ventre ont disparu.
Les peuplades clairsemées et vulnérables du paléolithique ont essaimées et sont devenues l’espèce dominante de la planète !
Une espèce, la notre ...à vrais dire bien envahissante ! Notre développement exponentiel et incontrôlable est tel qu'il en arrive à devenir une menace latente pour sa pérennité future ; chaque seconde qui passe voit croître la population mondiale de 2,4 habitants, soit grosso modo 208000 par jour !
Nous les hommes du vingt et unième siècle vivons en majorité au coeur de mégalopoles toujours plus titanesques où pollution et violence sont un quotidien.
Bien que physiquement nous soyons les mêmes “ Homos sapiens ”, notre relation avec la nature a fondamentalement changé, l’harmonie sauvage est souvent devenue combat !
Notre vénération atavique pour les animaux sauvages a probablement cessée lors de l’avènement des civilisation agro-pastorales du néolithique ; depuis, en particulier pour les prédateurs nos concurrents directs et nos “ souffres douleurs ” le culte et la fascination se sont bien souvent transformés en une haine viscérale et irraisonnée...
Il y a peu de temps nos religions monothéistes ( christianisme, judaïsme, islam ) ont pris le pas sur l’idolâtrerie  animiste de nos ancêtres.
Toutes demandent de respecter les bêtes de “ la création ” mais aussi de les soumettre impitoyablement :

Soyez  féconds, multipliez, remplissez la terre et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.
Ancien testament, la Genèse, chapitre 1 verset 28

 

Cette certitude de domination établie nous nous considérons naturellement comme des êtres supérieurs qui oublient que l’animal fut le précurseur de l’humanité...
D’ailleurs nous sommes des Mammifères et partageons avec certains d’entre eux de profondes caractéristiques physiologiques, génétiques et éthologiques.

La chasse après avoir été indispensable à la survie des humains est devenue pour beaucoup d’entre nous un loisir choquant et perturbateur ; ce reliquat primitif de nos origines représente de nos jours une charge de plus en plus exorbitante pour notre bonne vieille terre qui se vide de sa biodiversité à une vitesse phénoménale...et ce n’est pas du tout avec des armes que l’on jugulera l'hémorragie !

Au début de l’après-midi les chamois commencent à s’agiter.
Les deux plus proches qui sommeillaient tête bêche se lèvent et broutent sans conviction les touffes d’herbes sèches qui parsèment la pente. Cachés par un repli de terrain je croyais que c’était une chèvres et son rejeton mais en fait il s’agit d’un mâle et d’un jeune.
Les boucs avec peu d’entrain commencent à patrouiller d’une chèvre à l’autre.
L’un d’eux secoue son ample pelerine sombre comme si elle était trop grande pour lui et part à la rencontre d’un concurrent un peu trop entreprenant...
Les deux protagonistes se toisent, se bornant à une surveillance mutuelle !
La période du rut est calme, il en est ainsi des années où la douceur de l’arrière saison se prolonge ; les folles poursuites sont réservées aux périodes froides et enneigées.
Malgré le peu d’activité je suis heureux d’observer ces bêtes libres et sauvages qui mènent leurs affaires comme au tout premier matin du monde.
La rigueur de l’hiver les attend...souvent moins sévère que la prédation des hommes !
 

La sièste : bouc et jeune


Les jours sont courts fin novembre, après seize heures il faut songer au retour.
Je ne repart pas exactement par le même chemin, d’abord descente dans le vallon qui file vers la Drôme, puis remontée par un bon sentier jusqu’au petit col de “ Platte Contier ”.
Le soleil disparaît du côté des “ Trois becs de Crest ” alors que j’entame la remontée.
J’aime la fin du jour, ce moment si particulier où les sommets attirent et retiennent les ultimes lueurs comme un aimant la limaille de fer, j’apprécie beaucoup ces derniers instants où la pénombre gagne irrémédiablement la partie entre la lumière et les ténèbres.
Le crépuscule m’accueille au col.
 

Crépuscule à Platte contier


La nuit m’absorbe à la descente.
Le reste de clarté me permet de marcher sans lampe ; se déplacer ainsi dans l’obscurité croissante est un réel plaisir.
Dans le bois des traces sanguinolentes maculent le calcaire, en y regardant de plus près il y a aussi des poils, un animal a été traîné sur plusieurs centaines de mètres...
Le cauchemars du matin se prolonge.
Ce jour se termine comme il avait débuté : une désagréable impression d’amertume et d’impuissance !
Je me doutais bien qu’il y avait eu du grabuge, mais voir la nature ainsi perturbée me contrarie, je ne m’habituerai jamais à cette violence perverse.
Robert Hainard a eu en 1943 ce même sentiment d’un profond gâchis, et l’a exprimé mieux que je ne pourrais jamais le faire, voici le fruit de sa pensée :

 J’ai l’infini à ma portée, je le vois, je le sens, je le touche, je m’en nourris et je sais que je ne pourrais jamais l’épuiser. Et je comprends mon irrépressible révolte lorsque je vois supprimer la nature : on me tue mon infini .
 Et la nature, Hesse éditeur.

Puissent les hommes un jour peut-être...accepter de renoncer à leurs traditions ringardes et inadaptées et regarder la vie sauvage avec émerveillement, bienveillance, et respect plutôt que la décimer.
Les génération futures leurs en sauront grès.

novembre/décembre 2012

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